56, un mois de février Sibérien.

 Oui, j'ai bien connu cet hiver 56; j'avais 14 ans et demi.

 A la fin du mois de juin 55, ayant eu mon certificat d'études que j'ai passé à Juvisy-sur-Orge, vieille Seine et Oise, en présence de deux milles élèves, je regagnais le Lot avec mes parents pour rentrer au collège à Souillac.(Collège technique devenu Lycée).

Le dernier dimanche d'août 55 nous avions eu moins 2 degrés et ce premier froid a déclenché la pluie. Il s'est mis à pleuvoir comme je n'ai jamais connu. Il pleuvait à torrent et cela depuis le début du mois de septembre 55 jusqu'à la fin de cette année là. La Dordogne était sortie 7 fois; elle inondait toute la plaine de Souillac. A l'époque les voitures étaient rares. Nous habitions le hameau de Cieurac, commune de Lanzac. J'allais au collège en vélo mais pour m'y rendre je devais traverser la Dordogne au moyen du bac qu'un passeur assurait. La vallée étant inondé, il était impossible d'emprunter ce bac, il fallait faire un détour de 6 km pour se rendre à Souillac en passant sur le pont de l'ancienne nationale 20. Pour faire la route sous ces trombes d'eau c'était un calvaire. Le matin, il fallait que je parte à 7 heures, dans la nuit noire car il n'y avait pas d'éclairage public, pour arriver au collège à 8 heures; en plus j'avais une côte très raide que je ne pouvais monter qu'à pied car s'était un chemin de castine raviné par l'eau. Le soir je sortais du collège à 18 heures et il me fallait faire des courses pour mes parents et des voisins.

Un soir, après avoir fait mes courses, je reprenais ma route de l'ancienne nationale 20, et cinq cents mètres après avoir passé la Dordogne sur le pont de Lanzac en montant une côte d'un bon kilomètre, je casse l'axe du pédalierde mon vélo. J'ai donc dû continuer mon trajet à pied dans une nuit noire. D'un côté, en contre bas il y avait la Dordogne dont les courants provoquaient un vacarme épouvantable pire que des chutes d'eau et de l'autre côté de la route, c'était des bois qui craquaient avec les rafales de vent.Je portais mon cartable qui était volumineux, une planche à dessin que je devais finir pour le lendemain et dans les commissions, j'avais deux couronnes de pain que j'avais enfilé de chaque côté de mon guidon pour pas qu'il se mouille. Elles étaient protégées par ma capuche de cycliste. Je suis arrivé chez mes parents vers 21 heures, trempé comme une soupe.En arrivant j'ai donc dû me changer, souper puis travailler jusqu'à minuit pour refaire entièrement mon dessin car il avait pris l'eau. Heureusement que j'avais des feuilles de dessin en réserve à la maison.Chaque matin quand j'arrivais au collège, j'étais mouillé car la forte pluie avec le vent et en vélo, c'était inévitable; je restais dons toute la journée avec des vêtements mouillés. Nous avions des professeurs très durs et il n'était pas question de se plaindre ou de demander quoi que se soit.

A cette époque nous avions beaucoup de devoirs à faire et de leçons à apprendre à la maison. Tous les soirs je me couchais à minuit, minuit et demi pour faire mes devoirs et je me levais à quatre heure et demi pour apprendre mes leçons. Nous n'avions que le dimanche pour nous reposer si nous n'étions pas collé le dimanche après midi. Nous avions les grandes vacances,  quinze jours à Noël et quinze jours à Pâques, c'est tout.

Voici une photo du bac de Cieurac.

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Ce bac était encré côté Cieurac. Aujourd'hui, il est remplacé par un pont à une voie. Il fallait compter en moyenne vingt minutes pour passer d'une rive à l'autre avec une eau moyenne.Quand les eaux étaient basses, Armand, le Passeur, nous faisait traverser à l'aide d'une petite barque pour pouvoir accoster sur l'autre rive car le bac ne pouvait pas nous amener tout à fait au bord. Il aurait fallu descendre dans l'eau, ce qui arrivait parfois. En outre nous devions nous tenir debout avec notre vélo en équilibre dans cette barque en suivant le rythme des coups de rame donnés par Armand dans le courant.

  J'en viens à cet hiver 56; d'abord au mois de janvier, il a plus tout le temps et la Dordogne est ressortie deux fois de son lit pour inonder la vallée, puis brutalement il s'est mis à neiger très fort; il y avait 50 à 60 cm. de neige au sol: quand elle s'arrêta de tomber, le ciel est resté couvert, le vent se leva et c'est à ce moment précis, début février que la température chuta. Nous sommes restés trois semaines sans jamais voir le soleil. Il y avait un vent du Nord violent qui a soufflé durant toute cette période amenant la température à moins 27 et moins 30 degrés pendant ces trois semaines.  c'était la Sibérie.

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La petite maison de Cieurac adossée à une grange.

Je me trouvai avec mes parents dans une drôle de situation que voici :

On ne se chauffait, pour toute la petite maison de campagne qui n'était pas du tout isolée et qui se trouvait en plein Nord avec la Dordogne à 5 mètres et dans 60 cm de neige qui s'était transformée en verglas épais, avec uniquement une cuisinière à bois et charbon. On tenait les volets des fenêtres fermés tout le temps et nous avions la lumière toute la journée.

 La Dordogne avait baissé mais il restait comme des étangs entièrement gelés. La rivière par endroit se transformait en glace même dans les courants, l'eau qui bougeait formait de multiples glaçons.

Il m'a été impossible de me rendre au collège pendant ces 3 semaines. Le bac du passeur ne fonctionnait plus et faire 6 km à pieds sur du verglas, dans la nuit du matin et du soir avec ce vent et ces températures,c'était braver le mal.

A lépoque les ramassages scolaires n'existaient pas et peu de gens disposaient d'une voiture. Les courses s'effectuaient à pied ou en vélo.

J'ai dû faire l'infirmier car mon père qui était sorti a brusquement glisser sur le verglas et il s'était casser deux côtes, puis ce fût le tour à ma mère qui tomba en se cognant bien la tête. Elle avait perdu quelques heures ses idées. J'ai du aller la relever puis l'amener à la maison. Mes parents étaient donc dans un triste état et moi j'étais seul. Nous étions éloignés des voisins;les plus prét c'étaient des gens âgés et personne n'avait le téléphone. J'ai donc fait la cuisine. Si à Paris nous avions l'eau au robinet ici ce n'était pas ça, il fallait aller chercher de l'eau dans une citerne. Donc tous les jours il me fallait chercher cette eau dans deux seaux de 10 litres chacun. Il fallait monter une côte sur 150 mètres environ puis grimper une vingtaine de marches pour se rendre à cette citerne. Pour prendre de l'eau il me fallait prendre une barre en bois de 6 mètres de long pour casser la glace afin de pouvoir y plonger mes seaux d'eau. Le retour à la maison était dangereux car en descente sur le verglas sans avoir aucune main de livre avec des doigts gelés qui étaient collés comme soudés après les anses des seaux, c'étaient un vrai calvaire, car il fallait tenir l'équilibre sans renverser l'eau qui se gelait au fur et à mesure que j'avançai. Arrivé à la maison, il me fallait au moins vingt minutes pour me réchauffer les mains et c'était tous les jours. Une ou deux fois par semaine, un voisin nous portais du pain pour plusieurs jours; heureusement mes parents avaient acheté avant la noël, un cochon et des oies, nous avions donc une réserve pour nous nourrir.

 Une fois en allant chercher l'eau, dans la citerne je vois un chat qui s'était noyé, je n'ai pas pris d'eau. J'explique cela à ma mère qui me répond:"- où veux-tu que l'on trouve de l'eau, reviens-y en chercher!" Je suis donc, à contre coeur reparti chercher mon eau.

Le mois de mars arriva et mes parents firent venir le docteur. Ce dernier dianostiqua que mon père avait bien 2 côtes cassées, ma mère s'était bien remise. Tous deux eurent droit à des médicaments.

Oui, l'atomne 55 et hiver 56 , je m'en souviendrai toute ma vie.